Chapitre 6 : Bouleversements

Chapitre 6

 

        C'était un matin comme les autres, Jérôme Rardin avait pris sa grosse voiture, un quatre-quatre impressionnant de couleur vert foncé, sa fierté. Il aimait surplomber les autres conducteurs dans leur petite voiture, il aimait se sentir supérieur et dominer ses semblables, il aimait leur air morose le matin quand ils se rendaient au travail ou le soir quand ils rentraient à leur domicile. Une réunion le matin avec l'équipe commerciale pour faire le point sur la nouvelle campagne de publicité, trois heures enfermé dans son bureau à consulter des maquettes et des fiches de comptabilité, le déjeuner au restaurant de l'entreprise avec sa collaboratrice aux jambes interminables mais sans aucune poitrine et Alex le directeur marketing, deux heures pour s'occuper de la paperasse administrative et deux heures pour travailler sur un nouveau projet. Un emploi du temps clair et carré simplifiait la vie et le rassurait. Une maîtrise totale de son environnement était pour Jérôme essentiel, un tic. Sa femme le traitait souvent de maniaque mais toujours en souriant, ce petit sourire qu'il aimait tant, peut-être la seule chose qu'il aimait à présent chez elle. Les années avaient passé, son amour s'était peu à peu éteint comme une bougie qu'on aurait laissé allumée et dont la mèche consumée aurait fini par mourir. Désabusé, il avait cherché ailleurs un baume pour son coeur, un passe-temps, un loisir pour remplacer cet amour défunt, ce vide implacable qui naît comme meurt ce que l'on a de plus cher. Il avait un secret, un gentil petit secret qu'il gardait comme un précieux trésor. Il ne l'avait partagé qu'avec sa secrétaire, qui l'avait couvert pendant son internement. Sa secrétaire Josseline n'était pas un canon de beauté comme les deux précédentes avec qui il avait eu quelques aventures sans lendemain, mais sa gentillesse avait eu raison de son aversion pour son physique plutôt ingrat. Il y a de cela quatre ans Jérôme Rardin né humain à la Noël de l'année 19xx était devenu Jérôme Rardin hybride humain-nécromancien. Un matin de juillet son médecin généraliste lui avait appris qu'il était atteint d'un cancer incurable de la plèvre, mais il ne voulait pas mourir, il voulait encore vivre. Cette phrase tellement triviale lui avait retourné l'esprit. Honteux, seul il s'était rendu dans une clinique privée pour continuer à vivre, peu en importait le prix. Le mensonge avait fait son entrée dans sa vie. Sa femme ne s'était aperçue de rien, son fils non plus, mais depuis quelques années le mur inter génération bloquait tout communication avec cet enfant récalcitrant. Il se demandait d'ailleurs, depuis plusieurs années, s'il était bien de lui. Ce petit train train quotidien lui plaisait assez, lui permettant un train de vie aisé : les vacances au ski tous les hivers, les vacances aux Baléares à Pâques, la maison au bord de la mer à Yerres et une autre à Biarritz, l'école privée du gamin, sans parler de tous ces extra hors de prix que s'offraient sa femme et surtout ses maîtresses gourmandes. La réunion avait commencé à l'heure dans le bureau ovale aux immenses vitres transparentes. Assis sur son fauteuil marron, beaucoup plus confortable que le précédent, Jérôme admirait la vue panoramique que lui offrait ce mur de verre. La ville s'étendait à ses pieds, tapis fourmillant d'individus de toutes sortes préoccupés seulement, égoïstement par leur nombril, leur vie tranquille. Sa collaboratrice revêtait un tailleur gris perle dont la jupe un peu trop courte moulait agréablement ses fesses musclées et faisait un exposé sur la future campagne de publicité télévisuelle afin de promouvoir leur nouveau produit et bien sur l'image de la marque. Il écoutait d'un oreille discrète, connaissant par avance par coeur le contenu de l'exposé pour y avoir travaillé de concert avec sa collègue. Une légère somnolence s'empara de lui, la nuit dernière il était rentré une fois encore trop tard. Comment sa femme pouvait-elle croire tous les mensonges qu'il lui racontait? Il lui avait dit qu'une réunion le retenait à son bureau pour la soirée, alors qu'il avait passé cette même soirée dans un hôtel grand standing en ville avec une petite stagiaire à qui il avait promis un poste dans son entreprise. Les femmes étaient décidément aisément manipulables. Il aimait la jeunesse, plus encore il aimait se sentir jeune. Machinalement, sa main traçait sur son carnet noir des pattes de mouches. Ces notes écrites distraitement mélangeaient ses fantasmes et le discours de sa collaboratrice. Une fois la conclusion terminée, elle prit place à côté de lui, Alex dans toute sa finesse lui donna un coup de coude, un air malsain scotché sur son visage. Jérôme ne releva pas, continuant de gratter avec son stylo plume sur le papier de son carnet. Un collègue prit sa place devant l'assistance, se plaçant juste à côté du storyboard, ce tableau aux feuilles beiges sur lequel étaient inscrites toutes les stratégies de l'entreprise. Si des concurrents devaient voler quelque chose, ce ne serait pas un ordinateur, ni un dossier volumineux, juste ce tableau ou même les feuilles griffonnées. La réunion était interminable, il ne comprenait toujours pas pourquoi sa présence y était indispensable. Il soupira doucement, ce n'était pas le moment de se faire remarquer, une rumeur courait dans l'entreprise : aux prochaine vacances certains cadres seraient remerciés. Ses pensées revinrent sur sa femme et sur l'excuse qu'il pourrait encore trouver pour son énième retard de la semaine. Peut-être une réunion, encore une, ou un dîner avec des collègues. Sinon, il pourrait... Sa réflexion s'arrêta là. Comment aurait-elle pu continuer alors que le corps de Jérôme Rardin, publicitaire mais surtout hybride nécromant se consumait d'un feu puissant et dévastateur?

                                                                                                             ***

        C 'était le jour de son anniversaire, le jour de ses dix ans. Un chiffre tout rond. On était mercredi et sa maman l'avait amené au parc d'attraction avec les crocodiles. Un jour dans son magazine préféré, elle avait lu une publicité pour « la ferme aux crocodiles » depuis, chaque soir pendant le repas, la petite fille parlait des crocodiles et de leur ferme. Elle avait tout lu sur les crocodiles, comment ils se nourrissaient, comment ils dormaient, comment ils vivaient. Il existait plusieurs sortes de crocodiles, sans parler des caïmans, des alligators, des gavials mais après avoir recherché sur internet, les crocodiles du Nil étaient les stars de la ferme. Trois cent cinquante bêtes avec leurs deux dents inférieures qui dépassaient de leur gueule énorme passaient chacune de leurs journées dans une atmosphère chaude et humide.

« Marie, ne monte pas sur le muret.

_ Mais maman regarde, il a un morceau de viande sur la patte et il ne bouge pas, lui répondit la petite fille surexcitée.

_ Tu as de la chance, on est mercredi, ils sont nourris, lui dit sa maman en lui posant la main sur l'épaule pour la faire descendre.

_ Je sais! Déclara Marie de cet air hautain qu'arbore les enfants quand ils pensent en savoir plus que les adultes. »

        La petite fille suivait comme le vautour suit sa proie mourante l'homme en salopette et en gants en caoutchouc qui distribuait des poulets morts aux reptiles avachis ou à moitié immergés. Elle tressautait de joie à chaque fois qu'un des monstres, surtout les plus gros qui faisaient plus de 6 mètres, ouvraient la gueule et attrapaient la carcasse. C'était un spectacle magnifique que ses yeux grands ouverts absorbaient avec toute la soif de connaissance qu'on possède à cet âge. Son regard se perdait dans ceux de ces immenses yeux noirs et jaunes. Elle respirait fort cette moiteur, s'imprégnant de l'odeur fauve. Ses cheveux cascadaient en boucles indomptables comme ces crocodiles qui avaient quitté leur Égypte natale pour se morfondre dans un pays comme la France.

« Maman, regarde, il plonge.

_ On ne montre pas du doigt.

_ Ils se battent.

_ Ne monte pas là-dessus, si tu tombes c'est toi qui seras leur repas.

_ Maman c'est la chanson du crocodile, elle commença à chanter :

Ah ! les cro cro cro, les cro cro cro, les crocodiles
Sur les bords du Nil ont disparu, n'en parlons plus.
Ah ! les cro cro cro, les cro cro cro, les crocodiles
Sur les bords du Nil ont disparu, n'en parlons plus ! »

        Sa maman chantait avec elle, sa voix grave accompagnait la voix de soprano de la fillette. Elle aimait partager des chansons avec sa maman. Quand elle était jeune, elle avait fait un grand conservatoire parisien, mais après son mariage elle avait tout abandonné. Marie ne comprenait pas pourquoi. Sa maman adorait tellement la chanson et puis elle avait une si jolie voix. La petite fille ferma les yeux pour mieux entendre sa voix. Depuis l'automne dernier, Marie pouvait voir l'avenir d'une personne en entendant la voix d'une personne. Une leucémie foudroyait ce petit être plein de vie, ces parents avaient fait le choix logique mais difficile de l'interner, de faire d'elle une autre, de la rendre hybride. Ce qu'elle vit alors fit ouvrir ses grands yeux bleus remplis d'effroi. Sa mère s'arrêta de chanter inquiète. Une larme solitaire coula sur la joue de la fillette. Et l'enfer se déchaîna.

                                                                                                    ***

        Mamie Claire sortit la fournée de cookies du four. Une douce odeur de chocolat lui chatouilla les narines et envahit peu à peu toute la maison. Elle attendait ses petits enfants que devaient lui amener sa belle-fille. La charmante jeune femme qu'avait choisi son fils devait la conduire au centre commercial pour acheter une robe pour le baptême du petit dernier. D'abord ils goûteraient tous ensemble avec des cookies et du lait, puis ils confieraient les enfants à Papi Jean pendant que ces dames feraient leurs emplettes. Il avait fini d'installer le train électrique dans l'ancienne chambre de son fils, il languissait de le montrer au plus grand de ses petits-fils. Mamie Claire enleva ses gants en forme de crocodile, avec une fourchette elle posa délicatement les petits gâteaux sur une assiette, puis retira son tablier jaune citron. Elle monta à sa chambre pour se faire une beauté. Ses cheveux noirs permanentés avaient besoin d'un petit coup de peigne. Assise en face de l'immense miroir de sa coiffeuse, elle déposa de la poudre bleue sur ses grands yeux. Ils avaient dû faire des ravages dans le passé, mais les années avaient laissé leur empreinte implacable. Des rides comme des toiles d'araignée sur son visage ajoutant une douceur que seules les mamies acquièrent avec l'âge et les petits-enfants. Puis, elle ajouta une touche de rouge à lèvres marron, avant de redescendre. Papi Jean était monté tout sourire, posant sa main parcheminée sur l'épaule de la vieille femme. Ils échangèrent un regard complice, attendant avec impatience l'arrivée des petits monstres qui chamboulaient leurs habitudes. La sonnette retentit. Une joie presque enfantine se lisait sur leurs visages. Le vieil homme se précipita dans les escaliers pour ouvrir la porte. Mamie Claire le suivit plus lentement. La porte s'ouvrit sur deux jeunes enfants : un garçon et une fillette plus jeune. Une jeune femme aux yeux cernés tenait dans ses bras un bébé recouvert d'une couverture violette. Papi Jean fit un bisous sonore aux deux enfants, avant d'inviter sa belle-fille à entrer. Elle tendit le petit bout de choux au vieil homme qui embrassa son petit front. Mamie Claire arriva au bas des escaliers toute souriante accueillant dans ses bras les deux enfants qui criaient bonjour mamie. Son odeur de vieille dame masquée par l'odeur d'un parfum précieux envahit leurs narines. Puis prenant chacun une main de Papi Jean les deux enfants entraînèrent le vieil homme dans la pièce aux trains électriques. Mamie Claire et sa belle fille, son petit dernier dans les bras, prirent le chemin de la salle à manger. Les fauteuils en tissus drapés de dentelles leur tendaient les bras, sur la table basse, un plateau avec l'assiette de cookies et des verres colorés reposait sur un napperon blanc.

« Morgane comment vas-tu? Demanda Mamie Claire tout en prenant un cookie tiède dans l'assiette.

_ Oh comme d'habitude, les enfants m'ont épuisée, surtout celui-là, un vrai petit diable.

_ Il a les yeux de son père. »

        Morgane, regardant le bébé ses yeux emplis d'amour, acquiesça d'un petit mouvement de tête. Papi Jean, précédé par la fillette qui se précipita sur les cookies s'installa aux côtés de Mamie Claire dans le canapé.

« Où est Chris? Demanda Morgane au vieil homme sans réelle inquiétude.

_ Il est resté avec les trains, je lui ai montré comment fonctionne l'aiguillage. Même les cookies n'ont pas réussi à le faire venir, déclara-t-il enjoué.

_ Ils sont super trop bons tes cookies mamie, ajouta la fillette. »

        Ils restèrent un moment à discuter se racontant les derniers potins, en se donnant des nouvelles des amis, en parlant de tout de rien. Quand quatre heures sonnèrent à l'antique horloge à balancier, Mamie Claire se leva pour enfiler un manteau et prendre un parapluie, sa bru reprit sa veste, puis prit le bras de la vieille dame pour la conduire jusqu'à la voiture. Les enfants et Papi Jean, tenant le petit dernier dans ses bras maigres mais encore vigoureux, les accompagnèrent dans le jardin. Morgane conduisit à une allure tranquille comme si elles avaient tout leur temps, ce qui était le cas. Elles trouvèrent une place devant la porte d'entrée du centre commercial, une aubaine. Joyeuse les deux femmes sortirent de la voiture une twingo rouge métallisée. Sans prendre de caddie, après tout elles étaient venues faire des emplettes entre femmes. Mamie Claire avait pris sa canne préférée, laissant son parapluie dans la voiture, son sac à main beige sous le bras, elle suivait d'un pas traînant sa belle fille. Les portes électriques du magasins s'ouvrirent comme par magie leur soufflant au visage un air chaud et dense. Elles pénétrèrent dans cette folle atmosphère de frénésie acheteuse. La tentation était partout et l'envie devenait presque palpable. Les cris des enfants, les discussions à bâtons rompus entre adultes et les bruits des caisses enregistreuses étouffaient une musique d'ambiance que diffusaient des hauts parleurs habilement dissimulés dans le faux plafond. Morgane, habituée de ce centre commercial,marchait d'un pas assuré vers le petit magasin de chaussures. Sur le chemin Morgane demanda à la vieille femme :

« Mamie Claire, j'aimerais vous demander, Anita la petite dernière souffre d'une leucémie LAL, je ne sais pas trop, mais on me propose une injection d'A.D.N. de sorcière pour la sauver, Philippe m'a dit que... enfin vous étiez une hybride depuis une dizaine d'années, est-ce à votre avis la meilleure solution?

_ J'ai commencé par une chimio-thérapie, lorsqu'on m'a diagnostiqué un cancer du poumon, mais j'ai vraiment trop souffert. Et puis c'était trop tard. Ce traitement m'a sauvé la vie. Elle est petite, elle ne connaîtra que cette vie d'hybride. Le plus dur pour moi a été de m'habituer à ma nouvelle vie. Oui je pense que c'est la meilleure solution.

_ Merci, pour votre franchise, rétorqua Morgane. Philippe m'a raconté, ce fut une période très difficile de votre vie. Le traitement vous a changée.

_ On devient quelqu'un d'autre, on ne change pas impunément votre A.D.N. sans que vous en gardiez une trace indélébile, une ombre passa sur son visage. Une sorcière, nous pourrons discuter boutique, je serai plus utile que leurs cours de soutien de pacotille. »

        Elles entrèrent dans la boutique, saluant la vendeuse qui avançait vers elles. Après avoir expliqué le but de leur visite, Mamie Claire s'assit sur un fauteuil rouge vif. La vendeuse lui montra plusieurs modèles de pantoufles différentes. Sous les conseils de sa bru, la vieille femme choisit une paire de mules beiges et ors avec un petit talon. Elle enfilait ses chaussures lorsque l'explosion balaya tout sur son passage.

                                                                                                                                                          ***

 

        La pluie tombait drue sur le parc et sur les vieilles pierres du château. Le soleil qui entamait à peine sa course dans le ciel était caché par une couche nuageuse de blanc et de gris mêlés. Les gouttes d'eau tambourinaient aux fenêtres dont les vitres avaient été obscurcies par un procédé magique pour éviter au vampire de retourner à la terre, de finir en poussière. La tranquillité du lieu paraissait idyllique, un charme silencieux, doux. Une journée de repos pour tous, ce jour de la semaine qui accorde un temps pour s'adonner aux loisirs, à la détente, à la liberté : le dimanche. La tranquillité de la chambre fut brisée par l'arrivée intempestive de la directrice dans la chambre du vampire et de la sorcière encore endormis. Une apparition soudaine dont seule une araignée qui tissait sa toile en fut témoin. Elle toussa bruyamment pour réveiller le couple assoupi. La sorcière murmura un : il n'est pas encore l'heure, laisse-moi dormir un peu. Le vampire se redressa sur son séant telle une gravure de mode à qui la magie aurait donné vie. Des mèches de cheveux clairs tombaient artistiquement sur son visage. Une brume épaisse envahissait ses yeux bleus si foncés qu'ils paraissaient noirs. Ses mains délicates rattrapèrent les draps pour les ramener pudiquement sur sa poitrine couverte par une chemise entrouverte. Puis, après avoir aperçu la sorcière à moitié étendue sur le lit à moitié sur le sol, il soupira et se leva reboutonnant sa chemise. Il fit le tour du lit et secoua avec délicatesse l'épaule de la sorcière tout en lui murmurant qu'il fallait quitter le monde des songes car Mlle Chattam était ici. La jeune femme sursauta, puis se releva brusquement, son corps réagissant alors que son esprit semblait encore coincé dans le monde des rêves. La directrice prit la parole, impatiente mais quelque peu contrariée :

« Venez, tout de suite! Il faut que je vous parle avec tous les autres professeurs et nos amis qui sont venus de très loin. Il s'est passé quelque chose de très grave...

_ Il n'est plus question de nous expulser alors? demanda la sorcière la voix pâteuse de sommeil.

_ Non, j'ai besoin de vous, répondit-elle comme à regret. Suivez-moi! »

        Docilement, la sorcière lissa sa robe et lui emboîta le pas. Quant au vampire, il resta un moment à les regarder, puis de guerre lasse se décida à les suivre. Il n'était pas particulièrement curieux, il avait laissé ce sentiment dans son passé mais il avait une mission et devait s'y tenir. Silencieux, il enfila les couloirs à leur suite. Trop de portes, trop de couloirs, trop d'escaliers pour être honnête. Finalement, tous trois pénétrèrent dans une grande salle de réunion où une quarantaine de personnes étaient assises sur des fauteuils autour d'une table ovale, trois étaient vides, dont deux à côtés. Le vampire s'assit de concert avec la sorcière, calquant son attitude sur la sienne. Tout le monde se tut lorsque la directrice s'assit sur son siège. Elle prit la parole d'une voix posée :

« Si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est à cause des attentats de ce matin. »

        Une grande partie de l'assistance semblait au courant, leur visage s'était fermé, alors que les autres laissaient transparaître leur surprise, leur peine ou l'horreur. Le vampire, même si son visage restait plus fermé qu'une coquille d'huître, accusa le coup difficilement, ne sachant pas vraiment si c'était personnel ou si cela avait un rapport avec sa cliente. Il s'énerva, des attentats et sa hiérarchie ne l'avait pas prévenu, pourtant il leur avait fait un rapport journalier et expliqué la situation. Il n'avait pas pu leur dire exactement où il était, un sort l'en empêchait, mais il avait réussi à leur faire comprendre dans quel genre d'endroit il était avec sa cliente. Discrètement, il vérifia son cellulaire, aucun message, aucun appel en absence. La directrice reprit la parole d'une voix claire et calme :

« Trois attentats simultanés : la première dans un immeuble de bureau, un des plus grands de la capitale, le deuxième dans un parc d'attraction : la ferme aux crocodiles à Pierrefites, dernier dans un centre commercial de Lyon. Des centaines de morts, la plupart sont des hybrides ou des membres des races parallèles, ce qui est impossible, nous le savons, les races parallèles et les hybrides sont plus résistants que les humains. À moins que le « G.P.S.E.H. » ne soit à l'origine de ses attentats et qu'ils aient étendu leur secteur d'activité, ne tuant plus seulement les membres des races parallèles mais aussi les hybrides, comme nous le pensons. »

        Plusieurs personnes acquiescèrent silencieusement. Les autres semblaient calmes mais crispés sur leur fauteuil, leur visage fermé. Le vampire se concentra sur sa cliente qui, à la différence de ces collègues, avait les yeux fous, les lèvres tremblantes et les mains agitées de spasmes involontaires. Allait-elle faire un malaise? Elle parut se reprendre, un masque d'indifférence se plaqua sur son visage comme si quelque chose s'était cassé en elle et qu'elle avait trouvé un moyen de recoller les morceaux mais sans retrouver la forme d'origine. Il se demandait ce qu'ils faisaient ici. La directrice menaçait de les mettre à la porte et quelques heures plus tard, elle les invitait à assister à une réunion d'état major. Sans parler de l'empoisonnement dont il avait été la victime. L'orphelinat était une véritable forteresse, une déduction s'imposait : l'empoisonneur était à l'intérieur des murs. Depuis combien de temps les personnes qui assistaient à la réunion étaient là? Quand étaient-elles arrivées? Ce château faussait tous ses sens, comme s'il était recouvert d'un voile opaque qui empêchait le vampire de sentir les autres. Il fallait qu'il quitte ces lieux le plus rapidement possible. Pas sans sa cliente, c'était évident. Il ne se sentait plus en sécurité entre ces murs. La peau du jeune homme picotait, électrifiée par une énergie palpable, ses poils se dressaient sur sa nuque. Un mélange de pouvoir envahissait la pièce. Des odeurs d'encens différentes, d'autres de musc épicé, d'autres encore de mort : un cocktail étrange de pourriture, sang séché et d'herbes aromatiques s'entremêlaient dans ses narines. La directrice continua son monologue. Une fois son discours achevé, elle proposa de former des équipes afin de se partager les tâches et que personne ne perde son temps. Apparemment, ils n'avaient pas besoin d'eux, un hybride et une sorcière en disgrâce. Une à une les personnes désignées sortaient sans un mot. Il était un étranger au sein de cette foule qui se connaissait depuis longtemps, un loup au milieu de lions. Ils n'appartenaient pas à la même espèce. L'hybride ne s'en était jamais aperçu de cette tranchante différence, même parmi les humains. Enfin la directrice les appela avec deux autres personnes. Sophitia les salua d'un signe de tête avant de sortir. Le vampire leur emboîta le pas tel un poisson hors de l'eau à qui on aurait greffé des poumons et à qui on aurait omis de dire à quoi ressemblaient les habitants de la terre ferme. Ils s'enfermèrent dans une petite pièce nue. La sorcière s'assit sur la banquette grise près d'un homme blanc qui portait un chapeau feutré blanc avec un ruban marron. Il était vêtu d'un costume de la même teinte. Le vampire resta près de la porte, le dos au mur, de manière à surveiller toute la pièce. Une menace sourde transparaissait dans l'attitude le l'homme au chapeau mais c'est de la femme qu'émanait le plus grand danger. Sans savoir pourquoi, il ne voulait pas s'en approcher de trop près et encore moins qu'elle ne la touche. Une beauté noire comme l'ébène, avec des cheveux bouclés attachés en une demi-queue de cheval, aux interminables jambes et à la taille fine ressemblait à un serpent venimeux prêt à bondir, à mordre et à répandre son venin de mort. Un vampire sent la mort. La croyance populaire veut qu'il soit morts. Ils dormiraient dans des cercueils, ceux là même qui auraient reçu le corps inanimé du vampire. Le surnom de mort-vivant souvent usité dans la littérature s'était peu à peu imposé. En réalité les vampires sont vivants, en effet comme tous les êtres vivants ils se nourrissent, rejettent des déchets mais surtout ils meurt. Mais les vampires savent tromper la mort : leur espérance de vie peut être éternellement longue (à ce jour aucun vampire n'est mort de vieillesse), ils imitent la mort : l'immobilité, l'apnée, le jeune, ils se nourrissent de sang pour vivre, fluide de vie, ils volent pour vivre la vie des autres. Cette race leur assure une proximité intime avec la mort qui n'est plus une peur mais une amie parfois salvatrice d'une trop longue existence. Cette femme suintait la mort par toutes les pores de sa peau. Son regard vide observait attentivement cette amazone noire. Un silence pesant s'installa. Chacun gardait ses distances pour ne pas s'attacher avec ses compagnons d'infortune. Un lien s'était créé malgré eux. Quatre personnes s'observant en chien de faïence tissaient les fils d'une tension palpable. Son téléphone sonna, déchirant ce silence tendu. Un numéro s'afficha, il le reconnut au premier coup d'oeil. Peu de personne le possédait.

« Allô? Mr Renault?

_ Oui.

_ C'est Pillar.

_ Oui.

_ Je ne vous dérange pas?

_ Non.

_ Je suis inquiète, mon fils a disparu. Il ne s'est pas présenté devant l'autel.

_ Celui qui devait se marier?

_ Oui. C'est un enlèvement, j'en suis sûre. »

        La panique dans sa voix soulignait plus encore que d'habitude son accent hispanique. Sa femme de ménage était au bord des larmes, il le sentait. À travers le combiné, il entendait le claquement de ses mains qui tremblaient. Il la voyait, devinant ses cheveux blancs enfermés dans ce chignon serré, une robe blanche ou beige simple et pourtant élégante, des gants assortis posés à côté du téléphone.

« Vous êtes le seul à qui je peux m'adresser, continua-t-elle. »

        La directrice choisit cet instant pour pénétrer dans la pièce.

« Je dois raccrocher, allez à mon appartement. Je vous y rejoindrai dès que possible. Nous pourrons en discuter plus librement, déclara le vampire d'une voix posée.

_ D'accord! Au revoir. » Sans attendre, elle raccrocha.

        Une lueur désapprobatrice brillait dans les yeux de Mlle Chattam. Elle se racla la gorge assez fort mais élégamment. Le vampire changea de position, toujours le dos au mur mais il se rapprocha de sa cliente. L'homme au chapeau blanc releva la tête, plantant son regard sur la silhouette de la directrice, sans chercher ses yeux. La femme en noire se mit au garde à vous, pas littéralement mais son dos se redressa, sa position se fixa comme suspendue, ses mains se crispèrent, le regard dans le vide. Un soldat. Une fois toute l'attention fixé sur elle, la directrice dans sa robe de tulles bleus entama :

« Alister Romain, ravie de vous voir à nouveau parmi nous (l'homme au chapeau blanc la salua avec respect.) et vous aussi Jade, je sais que vous venez de loin. Je vous présente Sophitia, une enfant prodige et son garde du corps. J'ai une mission à vous confier... »


 

3 votes. Moyenne 3.50 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×