Chapitre 5 :

 

 

Chapitre 5

 

La tempête pénétra en même temps que la directrice. Un vent surnaturel soufflait ses cheveux roussis par la colère. Lorsqu'il l'avait vue pour la première fois dans le hall d'entrée le vampire avait été charmé par ses rides aux coins des yeux. Sa peau semblait luire, resplendir même à travers sa robe moyen-ageuse rouge de velours. Ses yeux lançaient des éclairs au sens propre du terme. Sa voix s'abattit sur leur tête comme des nuages noirs qui devancent l'orage, aussi lourds et assourdissants que le silence qui précède la tempête. Rien n'arrête la tornade, il faut attendre la fin patiemment et essuyer les dégâts, s'aplatir pour offrir le moins de prise aux vents qui se déchaînent ou se réfugier sous terre en espérant fortement que la maison tiendra. Sa cliente semblait être arrivée aux mêmes conclusions que lui, elle baissait les yeux fuyant ceux de son amie, sa mentor. Il voulait être le roseau pas le chêne de la fable de ce cher La Fontaine qui se fend et casse face à l'assaut des vents. Mlle Chattam sourit de ce sourire sans joie qui orne le visage des plus sinistres personnages de l'histoire.

« Trahir ma confiance, je ne m'attendais pas à une telle bassesse de ta part Sophitia. Je t'ai ouvert ma porte alors même que tu as trahi notre secret en apportant chez moi un vampire. Cette race est perfide, fourbe et orgueilleuse, tu le sais très bien. Je t'ai offert ma confiance mais tu l'as piétinée. Oui je ne t'ai pas tout dit, mais c'est toi qui t'es enfui, qui as disparu de la circulation pendant tant d'années, toi qui aurais pu me succéder à la tête de cet orphelinat. Tu t'es coupée de tout, même de moi. Je ne sais plus qui tu es, sa voix s'éteignit, les derniers souffles qui annoncent la fin de la tempête, précédents les silences constatant les dégâts dans les coeurs et les esprits qui n'essuient pas de tels vents sans perdre un peu d'eux-mêmes, sans se fendiller et sans vaciller. »

Le vampire restait immobile, son ombre imprimée sur le sol, observant sa cliente ébranlée par le flot qui l'avait balayé. Il lisait dans le coeur de la sorcière comme dans un livre ouvert écrit en français, bien qu'il comprenne aisément plusieurs langues couramment. La culpabilité l'avait envahie au fur et à mesure qu'avançait la tirade de la directrice, puis la résignation remplaça la culpabilité. Elle releva la tête une lueur décidée dans le regard, sa voix claire s'éleva dans le silence de velours :

« Tu ne sais plus qui je suis, mais moi non plus je ne sais plus qui tu es. J'ai trahi ta confiance, je te le concède mais tu as trahi la mienne lorsque tu menti. Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de la prophétie?

_ Le destin... répondit la directrice comme si ce simple mot expliquait tout.

_ Le destin? Demanda la sorcière élevant la voix. Tu te moques de moi, le destin? Où est passée l'amie avec qui je débattais du non sens de ce mot, qui pensait que tout n'était que coïncidence et hasard? Tu te souviens ta véhémence contre les prophéties et les voyants. Une ombre savait lire l'avenir d'une personne dans l'iris des gens qu'elle croisait. Tu lui avais démontré que ce qu'elle voyait n'était qu'une des multiples possibilités, la plus probable sûrement, qui pourraient se réaliser ou pas. Et c'est ce petit détail qui était important, le destin n'est qu'une invention des plus faibles pour croire que leurs fautes n'est pas de leur entière responsabilité. Le fameux adage : responsable mais pas coupable.

_ Je me suis trompée, constata-t-elle déçue, ses cheveux reprenaient leurs couleurs cendrés. Les gens changent, j'ai changé. Tous ces enfants vont mourir de toute façon, je ne peux rien empêcher.

_ Pince-moi, je rêve! Ce ne sont que des enfants, ils sont sous ta responsabilité. »

Sophitia s'énervait, sa voix montant dangereusement dans les aiguës, ses mains tremblaient de colère, ses joues s'étaient colorées de rouge. Le vampire savait que sa vision la hantait, que chacune des images l'avaient marquée au fer rouge et que son impuissance dans la mort de sa soeur dévorait son âme.

« Je ne te laisserais pas faire, ajouta la sorcière la voix vibrante de colère.

_ Fais comme bon te semble, mais tu pars ce soir et tu emmènes le vampire avec toi, puis la directrice sortit de la chambre dans bruissement de velours, ses cheveux dorés qui semblaient avoir poussés pendant leur altercation s'envolèrent dans un tourbillon d'or, sa robe de velours rouge tourna avec elle. Durant leur discussion, les poils (enfin ceux qui lui restaient) s'hérissèrent, sa peau crépitait d'un millier de petites étincelles, l'odeur d'encens des deux sorcières s'emmêlait sans vraiment se mélanger, comme l'huile face à l'eau. Une déferlante d'énergie s'était répandue dans la pièce comme si elles ne s'étaient pas seulement affrontées du regard mais aussi à l'aide d'une puissance jusqu'alors inimaginable pour lui. Cette puissance, comme les odeurs, était divisée en deux, il comprit instinctivement que chacune de ses puissances appartenaient aux sorcières. Quand la directrice partit, une partie de cette étrange énergie lui appartenant flotta encore dans l'air. Le vampire savoura sur sa langue cette délicieuse saveur de pouvoir, il aima cela presque autant que le sang, une nourriture spirituelle, non plus encore, une drogue. Encore une. La vie vampirique était un état second où la vie ne comptait pas car il ne vivait plus, il survivait. La seule chose qui le maintenait était le sang. Les yeux de la sorcière redevenaient verts remplis de pépites d'or.

« Je ne la laisserais pas faire. Vous êtes avec moi? » Son regard se plongea dans les yeux bleus crépusculaires du jeune homme. Une franchise et une détermination farouche se lisaient dans son regard. Sa position de sauvageonne insoumise et farouche, lui rappela la déesse grecque de la chasse, la belle Artémis. Il la regardait désemparé. Sa mère lui racontait parfois le soir comme avec l'aide d'Apollon, son frère, Artémis armée de son arc et ses flèches avaient tué le serpent Python.

« Je suis avec vous. »

Ce qu'il ne lui disait pas, c'est qu'il était attiré par sa puissance comme une guêpe par du sucre. Ce n'était bien sûr que la partie visible de l'iceberg, son esprit bâillonnait inconsciemment toutes les autres raisons : la loyauté, la certitude de ne pas s'ennuyer, l'action et d'autres sentiments inavouables encore. Un pacte secret venait d'être signé, un accord qui allait les lier plus qu'ils ne l'imaginaient alors, un contrat tacite nouant inextricablement deux âmes.

 

Sophitia avait rassemblé ses maigres affaires et se préparait à partir avec son garde du corps. Ils avaient préparé un plan, un peu bancal certes mais elle ne pouvait pas laisser ses amis et tous les autres. Pendant la nuit, ils reviendraient tous les deux, s'introduiraient dans les lieux et surveilleraient afin d'empêcher quiconque d'entrer. Le lit était fait impeccablement, le bureau très bien ordonné, même les tables de chevets étaient placées symétriquement de chaque coté du lit. La sorcière voulait saluer une dernière fois son amie Kim avant de partir, s'excuser auprès de Terry et dire adieu une deuxième fois à sa seconde « maison ». Le vampire sur les talons, elle enfila les couloirs jusqu'à la salle « aux pas perdus ». Le tableau qu'elle préférait représentait des pas laissés par des pieds nus dans le sable que les vagues léchaient l'écume aux lèvres. Ce sable d'or envahi par le bleu lui rappelait les yeux de sa mère. Aucun nuage dans le ciel et le soleil avait échappé aux pinceaux du peintre mais baignait agréablement les grain dorés. Ce tableau assez petit en vérité, trônait en bonne place sur le haut de la cheminé. Kim, dans son uniforme de l'orphelinat était assise à une table, seule. Ses cheveux roux toujours attachés en queue de cheval basse reposaient posément dans son dos. Sophitia prit place en face d'elle, le raclement de la chaise sur le sol lui fit relever la tête. Un sourire chaleureux s'afficha sur son visage rond, ses tâches de rousseur sautant de joie.

« Je savais que tu viendrais, on m'a parlé, dit-elle en faisant un clin d'oeil. »

Sophitia se pencha vers le vampire qui s'était assis à côté d'elle, lui chuchotant :

« Kim est une ombre, elle possède le don de comprendre le langage des pierres, elle le parle aussi couramment. »

Il acquiesça discrètement. La sorcière détourna son regard du profil parfait du jeune homme, pour se concentrer sur la jeune fille rousse. Les vieilles pierres de ce château en savaient beaucoup plus que la directrice elle-même. Ces vieilles dames avaient appris à imprimer dans leurs minéraux le langage des hommes et Kim savait le décrypter. Une future espionne, c'était la voie qu'elle avait choisi, dans trois ans, son diplôme en poche, la jeune Kim infiltrerait une agence gouvernementale ou même le gouvernement lui-même. Pour l'instant, elle exerçait ses talents à l'intérieur de l'orphelinat, un terrain de jeu immense et très instructif. Plus jeune, l'ombre, la sorcière et quelques amis jouaient à cache-cache, bien sûr Kim gagnait toujours. Elle adorait répéter que les murs avaient des oreilles, mais aussi des bouches pour qui savaient les comprendre.

« Je suis au courant pour la prophétie. Mlle Chattam a beaucoup changé depuis ton départ, comme si quelque chose s'était cassée en elle. Mais là, c'est abusé, reprit cette dernière, son petit nez se retroussant indignée.

_ Je crois que je suis dépassée par ton langage, ma chérie, Sophitia rit doucement avant de reprendre plus posément. Il n'y a rien que nous puissions faire, je le crains. Je suis pieds et poings liés, je n'ai plus aucun rôle ni dans l'orphelinat, ni au sein même de la société des races parallèles. C'est de mon fait, je me suis exilée volontairement, il faut que j'en assume les conséquences.

_ Tu n'as pas le droit de nous laisser tomber,... »

Kim arrêta sa tirade en plein vol, coupée dans son élan râleur, lorsque Sophitia lui adressa un discret clin d'oeil. Les deux jeunes femmes se regardèrent d'un air entendu. Kim salua le vampire et embrassa son amie, la serrant doucement dans ses bras, puis les salua avant de se rendre à un cours de relaxation dans le parc entourant le château. Elle se leva, lissant de ses mains blanches son pantalon marine, puis après avoir jeté un regard à une peinture dont le sujet principal était un pied à peine ébauché laissant une empreinte nette, plus réelle que le pied, sur un miroir où seul le ciel et la trace de pied se reflétaient, sortit par une porte fenêtre. Le vampire la regarda s'éloigner, une lueur de respect et d'intérêt brillant dans ses yeux aux couleurs d'un crépuscule un soir d'orage. La sorcière décida qu'il était temps de mettre les voiles un peu comme l'a fait l'armée grecque lors du siège de Troie, après avoir offert le cheval de bois, elle s'était retirée des côtes laissant croire à une capitulation alors qu'en réalité, elle attendait qu'une partie de l'armée cachée dans le plus célèbre cheval de bois de l'histoire lui ouvre les portes de la cité. C'est vrai, ils n'avaient pas de cheval mais ils reviendraient. La sorcière s'était levée sans même s'en rendre compte, les pas du vampire s'imprimèrent dans les siens lorsqu'elle se rendit à la bibliothèque pour saluer une dernière fois le savoir qui y est enfermé, peut-être aussi car cette pièce aux multiples étagères était autrefois son nid favori. Après avoir emprunté le couloir aux candélabres, elle enfila celui aux mille et une portes, puis tourna à droite, entraînant dans son sillage son garde du corps, une porte à double battants moderne s'ouvrit laissant passer deux jeunes filles en grande discussion. Ils entrèrent dans ce sanctuaire sacré dédié aux mots, dont les prêtres sont les livres qui n'hésitent pas à se contredire et laissent aux pratiquants le choix de choisir sa voie. La moquette bordeaux étouffait les pas des invités à la prière, des gardiens avec un air revêche surveillaient les pratiquants du culte des mots. Ils étaient nombreux ce jour-là, assis à une table, plongés dans des pages couvertes de caractères d'imprimerie ou à fureter parmi les étagères pour trouver la solution à un problème épineux. Sophitia savait ce qu'elle cherchait : un livre qu'elle avait beaucoup utilisé dans sa jeunesse pour ses cours de relativité spatiale, une option. Elle piocha dans la rangée du bas un livre dont la couverture rouge et verte était à peine abîmée. Le vampire ne semblait pas à sa place, un peu comme un éléphant entraîné de force dans un magasin de porcelaines de Limoges. Un peu gauche, comme si ses membres étaient englués dans du chewing-gum, ses mouvements ralentis, une drôle d'impression pour un vampire. Sa posture timide contrastait avec son assurance mais surtout avec son indifférence habituelle, ses muscles immobiles étaient pris de frénésie, tout son corps animé de tics. Sophitia le prit par le bras et le conduisit à la table vide la plus proche. Il commença à trembler, les extrémités tout d'abord, ses yeux étaient injectés de sang et il commença à saigner du nez. La sorcière sortit de sa poche un mouchoir beige qu'elle lui tendit. Il se tamponna le nez, essuyant le sang qui maculait son visage parfait. La sorcière demanda à voix basse sérieusement inquiète :

« Qu'est-ce qui t'arrive? C'est la première fois que tu as de tels symptômes? Ma déesse, tu me fais peur!

_ Je... je sais pas, bégaya-t-il. Je me sens vrai... vraiment mal.

_ Il faut vous conduire à l'infirmerie, dit-elle en se levant brusquement.

_ Non, n... ça va passer.

_ Tu es malade. Je ne suis pas très forte en sort de guérison. Mince, mais tu vas crever, ajouta-t-elle élevant la voix.

_ Je suis solide, je su...is un vampi... sa phrase fut interrompue par une quinte de toux, le mouchoir s'imbiba de sang brunissant rapidement. Je crois que je... fais une intoxication alimentaire. »

Autour d'eux se forma un cercle de curieux autour d'eux. Un vampire qui se meurt, c'est un spectacle que personne ne voit tous les jours. Quelqu'un partit en courant chercher l'infirmière, une fille poussa un cri brisant la coquille de silence entourant ce lieu de savoir qui vola en éclats en un millier de morceaux coupants comme le verre. Ce cri redonna vie à la sorcière comme des électrochocs. Elle ne pouvait rester sans rien faire, bondissant de son siège, ses mains écartèrent le corps des étudiants qui lui bloquaient le passage, puis s'aidant de la magie, mais plus encore de l'adrénaline qui coulait à flot dans ses veines, elle prit le vampire dans ses bras pour le porter. Léger comme une plume, le corps du vampire ne pesait rien dans ses bras, son sang gouttait, laissant une traînée indélébile derrière son passage. Le jeune homme ressemblait à une poupée de chiffon, ses paupières papillonnant à une vitesse anormale, ses bras ballants. Il avait perdu connaissance, ses pieds décollaient, la portant jusqu'aux portes qui s'ouvrirent galamment pour les laisser passer. Sur le chemin, ils interceptèrent l'infirmière qui les précéda jusqu'à l'infirmerie. La sorcière allongea le corps inanimé sur un lit de camp vert vomi, la vieille femme sèche lui planta sans ménagement une aiguille dans le bras relié à un cathéter rempli de liquide transparent :

« Que lui arrive-t-il? Demanda l'infirmière.

_ Je ne sais pas trop. On était à la bibliothèque lorsque tout à coup il s'est senti mal : les yeux injectés de sang, des tremblements, des tics nerveux, puis il s'est mis à saigner du nez, il a craché du sang, et... il s'est évanoui. Ça, c'est pas normal. C'est un vampire, pas un pure souche, un hybride. Oh ma déesse!

_ Il vous a dit quelque chose?

_ Il a parlé d'un empoisonnement, non une intoxication alimentaire, sa voix tremblait, ses yeux étaient agrandis par la détresse qu'elle ressentait au plus profond d'elle, un sentiment qui lui brûlait les entrailles de l'intérieur, une chaleur destructrice qui l'aveuglait.

_ Il s'est nourri?

_ Oui ce matin sans doute, hier j'en suis sûre. »

L'infirmière lui fit rapidement une prise de sang dans plusieurs petits tubes transparents. Son esprit tira des ténèbres des souvenirs de clinique et de litres de sang qui partaient dans le corps d'autres. Puis la vision du beau médecin s'imposa à son esprit. Malgré la situation désastreuse de ce vampire qui veillait sur elle, et même si elle se sentait redevable envers cette personne allongée sur ce lit vert vomi, le médecin lui arracha un sourire. L'infirmière partit dans le laboratoire adjacent à l'infirmerie pour y analyser le sang. La sorcière s'assit sur un tabouret près du lit, lui prenant la main qu'elle serra très fort comme pour s'assurer qu'il ne s'échapperait pas, qu'il ne disparaîtrait pas. L'anxiété la gagna parce qu'encore une fois elle se sentait inutile et lâche. Son pouce touchait chaque doigt de sa main libre dans un mouvement frénétique,montant, descendant. L'infirmière revint, s'approchant de la sorcière plongée dans ses pensées qui sursauta lorsqu'elle lui dit :

« Il me faudra plus de temps pour confirmer et approfondir mes analyses préliminaires mais son sang est bien contaminé. Les personnes qui ont fait ça ne sont pas des amateurs, il existe peu de substance capable d'empoisonner un vampire et elles semblent toutes dans son sang. Il lui faut du sang, c'est tout ce que je peux faire pour l'instant.

_ Je peux lui donner le mien? Demanda la sorcière, serrant toujours la main blanche et molle du vampire, mais alors même que ces mots franchirent ces lèvres, sans s'expliquer pourquoi elle éprouva un certain malaise. Ce n'était pas une transfusion, ni même une prise de sang, une partie d'elle-même allait être englouti par un hématophage.

_ Très bien, allongez-vous. Je vais voir si votre sang n'est pas contaminé. »

Sophitia lâcha à contre coeur la main cadavérique de son garde du corps, ses yeux ne se détachèrent pas du corps allongé sur l'autre lit en face du sien. L'infirmière repartit s'enfermer dans son laboratoire, revenant peu à peu l'air grave :

« Votre sang est bien, d'un point de vue vampirique bien sûr. Ce n'est pas anodin, en êtes-vous consciente? »

En réponse la sorcière acquiesça. Son esprit se tordait dans tous les sens, butant fort contre les parois obscures de son crâne. Le manque de sommeil se faisait sentir. Après lui avoir fait un garrot, l'infirmière planta une longue aiguille dans la veine de son bras droit, puis récolta le sang dans une poche en plastique. Une fois à moitié remplie, l'aiguille quitta son bras. La vieille femme aux cheveux blonds entremêlés de gris dans sa blouse blanche versa le liquide dans un verre en plastique blanc tout en conseillant à la jeune femme aux cheveux noirs de rester un moment allongée. Relevant la tête du vampire toujours inanimé, l'infirmière entrouvrit ses lèvres qui avaient perdu toutes couleurs et fit couler un peu de sang dans sa gorge, tout doucement. Rien ne se passa pendant un long moment, puis après avoir recommencé l'opération plusieurs fois, la dame en blouse blanche se retira de nouveau dans son laboratoire. Sophitia ferma les yeux, juste un instant pour oublier où elle se trouvait, pour oublier les derniers événements, pour oublier son passé proche et plus lointain. La porte de l'infirmerie s'ouvrit dans un grincement discret, la sorcière ouvrit les yeux et se releva un peu sur sa couche. C'était Estelle, la directrice, une légère contrariété se lisait sur son visage. Elle s'approcha du lit du vampire et demanda à l'infirmière :

« Comment va-t-il?

_ Comme un vampire qu'on aurait empoisonné, dit-elle dans un sourire amical. Ce qui est le plus intriguant dans cette affaire, c'est que je viens d'effectuer des analyses complémentaires la concentration des toxines dans son sang diminue alors que je ne lui ai rien donné. Et l'échantillon a été prélevé il y a une demi-heure, lorsqu'il est arrivé.

_ Étonnant, en effet. Ce petit tient toutes ses promesses. Je peux voir ces analyses. »

L'infirmière et la directrice se retirèrent dans le laboratoire tout en continuant à discuter. Sophitia se dressa sur sa couche, la tête tournant comme un carroussel d'aéroport bagages compris. Ses mains s'accrochèrent férocement au lit. Une fois tous les bagages repris par les voyageurs, le carroussel arrêta sa course. Une faim de loup lui dévora l'estomac qui exprima son mécontentement par un gargouillis sonore. Un pied, puis l'autre, se posa délicatement sur le sol, elle enfila ses chaussures l'une après l'autre, la respiration la plus calme possible comptant dans sa tête chacune des inspirations pour rester accrochée à l'instant présent et les pieds ancrés sur terre. Son corps se redressa de toute sa hauteur dégageant ses cheveux ébènes de ses épaules. Le vampire ouvrit les yeux alors que la main de la sorcière se posait sur son front. Ses longs cils noirs caressant l'air découvrirent deux yeux noirs comme une nuit sans lune. Ce n'était pas sa couleur naturelle, un camaïeu de bleu, elle avait l'habitude, aussi changeant que le temps mais ce noir, cette absence de couleur, une petite mort à elle toute seule, c'était inédit. La peur dut se lire dans les yeux de Sophitia car le vampire ferma les siens très fort et son corps roula sur le côté comme pour se cacher. Doucement la main de la sorcière saisit l'épaule du vampire et le retourna :

« Ça va? Demanda-t-elle.

_ Aussi mal que si je venais de passer sous les rails d'un train, parvint-il à articuler dans un murmure. »

Elle rit comme le son du xylophone qu'égrène le vent dans les forêts. Sur ces entre-faits, l'infirmière revint, seule.

« Mon patient s'est réveillé, vous êtes un vampire très résistant mon garçon. Vous avez été visiblement empoisonné, du sang contaminé. Votre système digestif, tout comme celui de tous les vampires, élimine la plupart, en réalité tous les virus, les bactéries et même les toxines contenus dans le sang humain, une substance qui ressemble à notre suc gastrique et qui le digère. La seule chose que le vampire ne digère pas est une molécule que l'on trouve seulement dans l'ail, ce qui alimente la légende. La dose était importante mais apparemment pas mortelle, heureusement pour vous. (Il hocha imperceptiblement la tête.) Ah oui! Remerciez votre amie, elle vous a sûrement sauvé la vie en vous donnant son sang. »

Ces dernières paroles firent bondir le vampire sur sa couche, il bafouilla, s'agita. L'infirmière essaya vainement de le calmer lui tenant les bras, mais sa force n'était pas suffisante. Les deux femmes reculèrent mais le jeune homme prit sur lui et seuls quelques tremblements subsistaient à son état de grande nervosité. La sorcière ne savait comment réagir, sa tête surchauffait comme si elle n'était plus capable d'avoir une certaine cohérence de pensée. Peut-être avait-elle fait le mauvais choix en lui donnant son sang? Était-il impur? Peut-être qu'il ne supportait pas le sang des sorciers? Ou était-ce plus personnel? Et ces yeux noirs, était-ce aussi du à son sang? Sophitia se rendit compte qu'elle ignorait tout de ce garde du corps à qui elle avait, sur un coup de tête, confié un des nombreux secret de son peuple. Suivant son instinct, par deux fois, par deux fois elle s'était trompée et pourtant aux tréfonds d'elle-même elle espérait que son intuition lui avait faire le bon choix. Ses mains saisirent sa tête, passant tous ses doigts dans sa longue chevelure, quelques noeuds subirent un malheureux sort. Son esprit se défit de ses chaînes composées de maillons de doute, l'assurance et une foi inébranlable enflèrent dans son coeur. Son corps se redressa fort d'une nouvelle assurance, elle s'approcha du lit et chuchota : tout va bien se passer. Il se rendormit, le sommeil agité de cauchemars et de fantasmes fantastiques, échevelés. Le temps passa doucement sans que la sorcière n'en prenne conscience et à son tour elle plongea lentement dans un sommeil sans rêve, réparateur.

 

La nuit remplaça le jour, le vampire se réveilla l'esprit embrumé, la douleur occupant tout son corps, la faim lui dévorant les entrailles. La tombée de la nuit le tirait du sommeil depuis sa transformation. Une odeur de désinfectant, de sang et de maladie envahit ses narines, il devait être dans un hôpital ou un lieu du même acabit. Le souffle de la sorcière lui chatouillait la main, la tête posée sur le lit de camp sur lequel il était étendu. Ses cheveux noirs aux reflets bleus étaient étalés sur ses épaules, ses paupières closes donnaient à son visage un air serein inhabituel. Son odorat très fin repéra une odeur de sang frais, il sentait le sang qui suintait sous la gaze du pansement de sa cliente. Il lui vint l'eau à la bouche car son esprit se souvenait, alors même qu'il était alors plongé dans le coma, du goût inoubliable du sang de la sorcière. Rien à voir avec ce dont il avait l'habitude, le sang synthétique que les vampires étaient obligés d'avaler. Il avait besoin de sang, il aimait cela, mais ce sang, c'était un goût de paradis à la fois la pomme interdite que le serpent avait tendu à Eve, entraînant sa chute de l'Eden et en même temps la gourmandise la plus délicate, délicieusement fondante, au goût incomparable. Une tentation à portée de bouche, il s'éloigna autant que son corps empoisonné le lui permettait. Ce brusque mouvement tira la sorcière de son sommeil.

« Comment vas-tu? Le timbre de la voix de la jeune femme gardait l'empreinte d'inertie.

_ Mieux, la perfection de la mélodie de sa voix arracha un sourire à sa cliente. »

La discussion fit sortir l'infirmière de son laboratoire. La sèche silhouette blanche s'approcha du lit où le vampire tentait de se relever. Une grimace vitriola le visage trop parfait du vampire.

« Je vais vous faire une dernière prise de sang pour confirmer mes dernières analyses. Vous vous rétablissez rapidement. Dans un ou deux jours, rien n'y paraîtra. »

La prise de sang fut expédiée rapidement et l'infirmière repartit tout aussi vite dans le laboratoire toute à ses analyses, une joie juvénile se lisant sur son visage. La sorcière soupira et rejoignit l'infirmière dans la pièce attenante, puis revint avec un bol rempli de sang. Après l'avoir donné au vampire, elle lui certifia :

« Il n'est pas empoisonné celui-là.

_ Merci. »

Dans un silence, dérangé seulement par le tintement des éprouvettes il but sa boisson d'un trait. Le sang lui fit un grand bien mais tel un gourmet à qui on offre un repas quelconque, il regretta amèrement de ne pas pouvoir choisir lui-même le sang qui il y aurait au menu. La douleur s'atténuait peu à peu, il recouvrait ses esprits. De multiples questions l'assaillirent sans trouver aucune réponse satisfaisante. Unique vampire de tout l'établissement, il était donc le seul visé, pourquoi? Contrairement à ce qu'ils avaient prévu, la sorcière et son garde du corps passeraient une nuit de plus dans l'enceinte de l'Orphelinat. La porte s'ouvrit, révélant la directrice revêtue d'un tailleur rose pâle et les cheveux rassemblés en un chignon strict. Son nez chaussait des lunettes carrées qui lui donnait un air plus sévère qu'à l'ordinaire. Cette femme aimait jouer avec ses tenues jouant sur tous les tableaux comme si elle s'amusait à décliner l'expression : l'habit ne fait pas le moine. Sa cliente s'écarta du lit, laissant retomber ses bras le long de son corps dans une attitude à la fois servile et rebelle. La directrice remonta ses lunettes sur son nez droit tout en s'approchant du vampire, le visage rayonnant. Puis, voyant que tout allait bien, elle déclara :

« Je vais vous reconduire dans votre chambre, cet endroit est sordide. Il vous faut encore vous reposer.

_ Nous ne partons plus, alors? Interrogea la sorcière.

_ Il ne sera dit nulle part qu'Estelle Chattam a jeté dehors des personnes dans le besoin. Il est évident que vous n'allez pas pouvoir marcher jusqu'à là bas. La magie résout beaucoup de problèmes, plus même que tout ce que les hommes ont inventé de nos jours. Une petite formule ou une idée et hop vous vous retrouvez là où vous le désirez. »

Aussitôt dit aussitôt fait, le trio se retrouva dans la chambre bleu, le vampire dans le lit et les deux sorcières à ses côtés.

« Je vous laisse, pour moi la nuit ne fait que commencer et mon temps est précieux. Bonne nuit.

_ Bonne nuit, répondirent en choeur la sorcière et le vampire. »

Comme un coup de vent empruntant la porte, la directrice s'enfuit. Ils se retrouvèrent dans l'intimité de tout ce bleu, comme la tête dans un ciel sans nuage, comme si les lumières et les couleurs particulières recréaient le jour qui venait de s'éclipser. Un nid à la cime d'un arbre, où deux oiseaux abandonnés se rassuraient, reposait dans ce ciel. Ils parlèrent de tout de rien, de leur vie, de leur enfance. Alors que le vampire parlait de son père accroché comme une sangsue à ses croyances religieuses et à tous les dogmes de l'Église, la sorcière sombra dans un profond sommeil. C'est son souffle régulier contre son bras qui l'interrompit en pleine tirade rancunière. La mère de la sorcière était une nécromancienne de renommée internationale et son père un sorcier appartenant à une puissante famille de sorciers membre depuis des générations du Grand Conseil. Ses parents avaient rejoué à leur plus grand désespoir la pièce de théâtre Roméo et Juliette. La pureté de la race était primordiale pour la famille de son père, aucun mélange. Les humains n'ont rien inventé, avait-elle pesté. Mais elle lui avait surtout parlé de son enfance très heureuse avec ses parents et sa grande soeur qu'elle admirait. Les vacances au bord de la mer, la plage, les parties de pétanque sur le sable chaud, les concours de natation avec sa mère et sa soeur. Leur maison aux murs jaunes pâles et aux fenêtres bleus lavandes. Les pièces étaient plus grandes que la maison le laissait paraître, un papier peint rose avec des licornes blanches qui couraient sous un arc-en-ciel décorait sa chambre. Elle avait un lit de princesse avec trois poupées seulement, Éléanor, Aurore et Arielle, trois prénoms de princesses de conte de fées. Son père leur racontait chaque soir une histoire pleine de fins heureuses et de mariages heureux. Les deux petites filles aimaient rejouer ces histoires pendant leur temps libre. Puis ils avaient évoqué leur vie juste avant, elle la mort de sa soeur, lui sa transformation. Son rêve de devenir professeur dans l'orphelinat de magie, sa spécialité, son flirt avec Terry qui lui aussi voulait être professeur. Sa soeur était nécromancienne et son mariage avec un autre nécromancien, de leur union était né sans surprise un petit nécromancien qu'ils avaient appelé Thomas en l'honneur de l'écrivain Thomas Maan. C'est sur l'équivalent de la cérémonie du baptême chrétien chez les sorciers, il existait une religion héritée du polythéisme des anciens, un culte à la nature et aux grands concepts qui guident les vies, que la sorcière s'était endormie. Il resta un moment allongé dans ses draps noirs et bleus, puis doucement en fermant son esprit à la douleur que son corps, à chaque mouvement, tentait de lui rappeler, il se traîna jusqu'à la salle de bain où il se fit couler un bain chaud. Il se laissa aller s'immergeant totalement dans l'eau chaude. Ses pensées virevoltaient à la surface de l'onde transparente comme des poissons volants désirant s'évader vers le ciel mais que l'eau happait sans cesse en son sein. Longtemps le vampire resta immergé, retenant sa respiration pendant plusieurs heures l'esprit vagabond. Cette petite hibernation bénéfique guérit ses blessures, lorsqu'il ressortit nu comme un ver, toute douleur avait disparu. Il enveloppa son corps dans une serviette blanche. Le vampire retourna dans son lit, après s'être rhabillé. Il passa la nuit à veiller la sorcière ne s'endormant qu'au petit jour.

 

 

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